Par Philibert Muzima, Ottawa le 19 Avril, 2024.

Le génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda reste un événement tragique difficile à nommer. Des appellations comme “le génocide au Rwanda” ou “le génocide rwandais” semblent inappropriées, irritantes même.

Quant à dire “génocide perpétré contre les Tutsi” ou “génocide des Tutsi”, bien que plus précises, ces formulations restent incomplètes, ne nommant pas les bourreaux. Ce génocide est véritablement un crime sans nom, dans un double sens tragique. C’est ainsi que l’auteure-survivante Adélaïde Mukantabana parle quant à elle de l’Innommable – Agahomamunwa.

Lors de la préparation d’une marche commémorative, ma fille alors âgée de six ans m’aidait à écrire des slogans sur des pancartes. Un slogan familier, “Plus jamais ça”, a retenu son attention. Avec l’innocence de l’enfance, elle m’a posé une question simple mais profonde : “C’est quoi ‘ça’ ?” Pantois, je réalisai alors que je n’avais jamais réfléchi à la signification ni à l’origine de ce slogan pourtant familier.

Après insistance de ma part, elle a pointé du doigt le mot “ça”, réclamant une explication complète sur ce qui ne devait plus jamais se répéter. Intriguant, venant d’un enfant curieux de tout comprendre. Selon l’auteure Murielle Paradelle, le “ça” renvoie initialement au cri lancé après la Seconde Guerre mondiale face à l’horreur des camps d’extermination : “Plus jamais ça !” Cela sous-entendait l’engagement solennel des dirigeants à tout mettre en œuvre pour empêcher de tels massacres de masse planifiés. Mais comme l’écrit amèrement Paradelle, “cette exclamation n’était que pure rhétorique”.

Avant que le juriste Raphael Lemkin n’invente le néologisme “génocide”, Winston Churchill avait qualifié ces actes d’un “crime sans nom”. Faute de mot pour le nommer, on désignait alors ce crime innommable par le vague pronom démonstratif “ça”. Grâce à Lemkin, le “ça” porte désormais un nom précis : Génocide.

Curieusement, en kinyarwanda, langue du Rwanda, le génocide reste aujourd’hui encore un crime sans nom. Dès juillet 1994, on l’appelait “Itsembabwoko n’itsembatsemba” (littéralement “génocide et massacres”), amalgamant ainsi de façon confuse le concept de génocide – visant l’extermination d’un groupe ethnique – avec celui de massacres sans intention exterminatrice, comme il y en a malheureusement lors de nombreux conflits. Cette appellation aux allures de phrase fourre-tout omettait sciemment de nommer les victimes tutsi.

Un tel verbiage confus visait à rester “politiquement correct” dans le Rwanda d’après-génocide, alors doté d’un gouvernement dit d’unité nationale où figuraient des Hutu dits “modérés” aux plus hauts postes.
Dans cette atmosphère délétère, on apprenait à ne plus dire ce qu’on pensait réellement et à penser ce qu’on ne pouvait plus dire tout haut. Il devenait ainsi interdit de nommer clairement les victimes tutsi d’un côté, et les bourreaux hutu de l’autre.

Un nom ou plutôt une phrase fourre-tout sera trouver, faisant des Hutu et des Tutsi, tous des bourreaux et des victimes, sans les nommer bien évidemment! Dans un ce langage imagé propre du Kinyarwanda, il est difficile d’appréhender qui fut victime du génocide par qui et qui fut victime des massacres par qui.

Ceci donnera un pays d’accueil aux mots de la chanson « Tout le monde est coupable » d’Afia Mala. Le propre du Rwanda sera que non seulement « tout le monde est coupable », mais aussi et surtout que « tout le monde est victime »! Ainsi la table sera mise pour une réconciliation forcée.

On attendra une décennie avant d’ abandonner la formulation d’”Itsembabwoko n’itsembatsemba” pour le simple terme “jenoside” (génocide), toujours sans nommer bourreaux et victimes, par ce même souci de rester “politiquement correct”.
Une autre décennie devra s’écouler avant d’adopter appellation actuelle de “jenoside yakorewe abatutsi” (génocide perpétré contre les Tutsi), nommant enfin les victimes mais pas leurs bourreaux, par peur ou par stratégie d’évitement.

Comme l’explique le professeur Eugene Nshimiyimana, survivant et fin connaisseur de la langue française, “jenoside yakorewe abatutsi” est une phrase à la forme passive mais incomplète, sans complément d’agent désignant clairement l’auteur de l’action génocidaire. On devrait logiquement dire “Le génocide perpétré contre les Tutsi par…” mais les autorités rwandaises refusent systématiquement de nommer ouvertement les bourreaux hutu, par peur, par traumatisme ou par la sempiternelle et sacro-sainte volonté d’être politiquement correct!

Remarquons que trois décennies après, ce tabou persiste. Nous léguons ainsi aux générations futures la tâche cruciale de nommer enfin ouvertement nos bourreaux. Si nous parvenons désormais à identifier plus clairement les victimes, en tant que rescapés nous devrions aussi faire l’effort de bien nommer le crime lui-même, son appellation.
Lorsqu’on parle de la Shoah ou de l’Holocauste, nul n’ignore qu’il s’agit du génocide perpétré contre les Juifs d’Europe par les nazis. Un nom unique et explicite désigne à la fois le crime et ses victimes. Mais qu’en est-il du génocide perpétré contre les Tutsi du Rwanda ? Aucun nom unique et complet, seulement des périphrases plus ou moins claires voire des phrases délibérément incomplètes.

Accordons-nous donc avec feu le Frère Dr Jean-Damascène Ndayambaje, enseignant et linguiste, qui avait forgé le néologisme “Tutsicide” pour nommer ce crime, n’en déplaise à l’Académie Française. Nommons ainsi le génocide contre les Tutsi du Rwanda “Tutsicide” en français comme en anglais, et “Irimburabatutsi” en kinyarwanda. Nous aurons ainsi le mérite de donner à ce crime un nom unique et explicite, désignant en lui-même le crime et ses victimes. Nous éviterons qu’un tel génocide reste encore, trente ans après, un crime tragiquement sans nom. Ends

Philibert Muzima est l’auteur du livre Imbibé de leur sang, gravé de leurs noms, témoignage d’un survivant du génocide des Tutsi au Rwanda.

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